Piano Chill”, “Morning Stretch”, “Concentration Deep Focus”, “Mix Mélancolique”… Vous avez probablement déjà écouté une de ces (très) nombreuses playlists proposées par Spotify. Ce que vous ne savez pas, c’est que ces playlists pourraient être hantées par des fantômes. Dans ces compilations d’ambiance, il y aurait des artistes qui cumulent des milliers d’écoutes… mais qui n’existent tout simplement pas. Des entités sans visage, ni profils sur les réseaux sociaux, ni albums ou mixtapes sortis en leur nom, ni même de petits tweets. Rien. Des spectres invisibles en somme.

Liz Pelly et « le Coût de la Playlist Parfaite »

Ce phénomène n’est pas nouveau, mais il a été mis à jour à travers une minutieuse enquête de Liz Pelly qui s’est faite chasseuse de fantômes pour mettre au jour ce qui était à l’état de théorie (aux allures même de théorie du complot jusqu’ici). Baptisé Mood Machine: The Rise of Spotify and the Costs of the Perfect Playlist (« La Machine à Humeur : l’Essor de Spotify et le Coût de la Playlist Parfaite » [Simon & Schuster, 2025]) l’ouvrage vient de paraitre aux États-Unis et fait déjà beaucoup parler. Le livre revient sur l’histoire de Spotify, ses relations avec l’industrie musicale ainsi que sur toutes les stratégies de la mégaplateforme suédoise pour réduire au maximum les dépenses liées à la musique dans le fonctionnement de cette entreprise entièrement dédiée à… la musique.

Le Perfect Fit Content : le profit avant tout

En interrogeant d’anciens employé‧es ainsi que de nombreux musiciens et musiciennes, et en épluchant des archives internes à Spotify, Liz Pelly a ainsi analysé le programme qui, dans les couloirs de Spotify, s’abrège en « PFC ». Trois lettres pour le « Perfect Fit Content », ou le « contenu parfaitement adapté ». Il s’agit de trouver la parfaite ambiance sonore qui collerait à un « mood ». C’est ainsi que les playlists à thèmes sont pensées. Oui mais, Spotify intègrerait, parmi les morceaux de véritables artistes (donc celleux qui ont dû annoncer à leurs parents qu’ils se lançaient dans la musique, et qu’est-ce qu’on va faire de toi, jouer dans de petites salles crasses, progresser, attendre de pouvoir toucher l’intermittence) de plus en plus de musiques commandées en lot à des banques de sons. Spotify ferait appel à ces entreprises, genre d’usines à musique de base, qui vendent des sons pour la télévision ou l’arrière-plan sonore de publicités.

Optimiser des playlists à thème ultra-rentables

Évidemment, les artistes qui composent pour ces banques de sons sont presque inévitablement exploitées par les entreprises, nous dit Liz Pelly, quand ce n’est pas tout simplement l’IA qui a généré les morceaux vendus par ces dernières. L’enquête explique alors que Spotify achète ces morceaux par paquets, puis les répartit sur plusieurs profils d’artistes, avant de les injecter dans ses playlists à thèmes, ultra-streamées, ultra-populaires sur la plateforme. Pourquoi payer un Brian Eno pour se détendre quand il est possible d’obtenir les mêmes résultats pour moins cher ? Selon Liz Pelly, 20 musiciens sont derrière le travail d’environ 500 « artistes » différents répertoriés sur la plateforme. C’est gros ? Mais ça passe. Après des recherches menées parmi ses utilisateurs et utilisatrices, Spotify a affirmé que la plupart des gens ne viennent pas sur leur application pour découvrir de la musique, mais surtout pour la mettre en fond, afin d’accompagner une humeur passagère ou une activité : du mood travail au mood sport en passant par le mood mélancolie ou mood méditation…


"Electro Chill", "Deep Focus", "Travailler en musique"... Les playlists à thème de Spotify ont du succès.
« Electro Chill », « Deep Focus », « Travailler en musique »… Les playlists à thème de Spotify ont du succès.

« [Spotify, c’est] un peu le Dark Vador de l’industrie musicale »

Peut-être que c’est ça la véritable leçon de l’enquête réalisée par Liz Pelly : nous, consommateurices prenons ce qu’on veut bien nous donner. Or, Spotify capitalise nos écoutes en nous amenant plutôt hors de la découverte, vers de la musique prémâchée et industrialisée, ou bien vers les contenus de nos propres playlists. L’enquête nous donne presque envie de résilier notre abonnement… Même si on sait comme c’est dur. Pour les artistes, c’est pareil, difficile d’exister dans l’industrie sans proposer sa musique sur Spotify, mais difficile de consentir. Ce week-end, Jean-Michel Jarre a dit de Spotify que c’est « un peu le Dark Vador de l’industrie musicale« . On veut bien le croire.

Spotify dément

La plateforme, elle, comme lorsque les premières rumeurs aux allures de théorie du complot ont commencé à circuler, en 2019, dément. « Spotify ne télécharge, créé ou met en ligne aucun contenu, qu’il soit généré par l’intelligence artificielle ou autre. Il acquiert des licences musicales auprès des ayants droit, nous leur reversons par la suite les royautés au nom des artistes et des auteurs-compositeurs qu’ils représentent » déclare l’entreprise.